
| Le 500 Francs Georges Clemenceau (non émis) |
Alain Dailly - Pascal Grèze, le 25/02/2005
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Le
27 mars 2001, à Drouot, a été mis aux enchères
une paire d'épreuves unifaces, sur papier fiduciaire non filigrané,
à l'effigie de Georges Clemenceau. Ce billet d'une très grande
rareté présente la particularité d'avoir fait l'objet
d'études qui se sont étalées sur plus de vingt-cinq
ans (de 1955 à 1981 environ).
Désirant avoir en stock des coupures susceptibles d'être rapidement émises, la Banque de France fait étudier par ses services techniques, dans les années cinquante, la réalisation d'une gamme complète allant du 500 au 50 000 francs. Plusieurs artistes, dont le peintre Jean Lefeuvre, sont chargés de dessiner les nouvelles vignettes. Né en 1882, cet artiste, Grand prix de Rome en 1908, cumule les honneurs, obtenant notamment une médaille d'or au Salon des Artistes français de 1914, ainsi que celle d'argent à l'Exposition Internationale de 1937. Ce peintre de paysage, aquarelliste, est aussi l'auteur de grands panneaux décoratifs pour les paquebots des Messageries Maritimes. Titulaire de la légion d'honneur, il est l'auteur de plusieurs billets français (1). En 1955, il étudie la composition d'un billet ayant pour thème Georges Clemenceau.
Né en 1841 en Vendée, Georges Clemenceau est le fils de Benjamin, médecin, et d'Emma. Après avoir réussi son baccalauréat littéraire, il se dirige tout naturellement vers des études de médecine. En 1858, il entre à l'Ecole préparatoire de Médecine de Nantes. L'année suivante, il obtient son baccalauréat ès sciences. Parallèlement à ses études, qu'il poursuit à Paris, il s'engage dans la lutte politique. Ardent républicain, la défense de ses idées lui vaut de faire un séjour de 2 mois en prison. En 1865, il soutient néanmoins sa thèse avec succès. Il fonde un dispensaire à Montmartre et exerce la médecine tout en développant ses activités politiques. Nommé maire d'un arrondissement de la capitale en 1870, puis député, président du Conseil municipal de Paris, il s'affirme comme un homme politique incontournable. Il fonde et collabore à différents journaux politiques, se définissant comme étant "un républicain de bataille". Elu Sénateur du Var en 1902, Georges Clemenceau vient à la vie parlementaire après un intermède littéraire. Nommé ministre en mars 1906, il devient président du Conseil (2) en octobre. C'est d'ailleurs à cette période que naît son surnom "le Tigre". M. Duroselle, membre de l'Institut, dans son ouvrage "Clemenceau", relate que son chef de cabinet, M. Buré, le vit un jour furieux par les propos tenus par un préfet, et le mettre à la porte sans ménagement. Il déclara : "J'ai cru voir un tigre".
Ce
premier gouvernement Clemenceau durera jusqu'au 20 juillet 1909. En 1917,
alors que la guerre s'enlise, la situation politique de la France est tumultueuse.
Poincaré, président de la République, lui propose de
diriger le gouvernement. Clemenceau forme son ministère en se réservant
celui de la Guerre. Grâce à sa volonté politique, à
son dévouement pour son pays, à la ténacité
qu'il déploie, il impulse un élan national qui lui vaudra
son second surnom: "Père la Victoire". Il meurt le 24 novembre
1929, à l'âge de quatre-vingt-huit ans.
Cet extraordinaire personnage méritait assurément de figurer
sur notre papier-monnaie. Les maquettes sont présentées aux
membres du Conseil général de la Banque de France le 5 avril
1956. Ils adoptent ce projet tout en envisageant de le garder comme billet
de réserve. Son étude technique est autorisée pour
une valeur nominale de 50 000 francs.
Le 17 octobre 1957, celui-ci valide l'émission de la coupure de 50
000 francs ; mais, coup de théâtre, à l'effigie de Molière
(3). Se substituant à la vignette
"Clemenceau", ce billet reprend le même format. La gravure
du "Tigre" n'ayant pas donné des résultats satisfaisants,
sa création est momentanément arrêtée. Ces problèmes
de conception sont confirmés par le fait qu'en 1958, il est notifié
dans les archives de la Banque que Jean Lefeuvre a refait sa maquette ;
de même, il est aussi noté que Jules Piel a recommencé
la taille-douce du recto.
Mais son étude n'est pas suspendue pour autant, car ce billet doit
venir compléter la future gamme qui devait comprendre les vignettes
de Foch, de Corneille, de Racine, de Pasteur et de Voltaire. D'ailleurs,
les membres du Conseil estiment que ce projet de nouveaux billets est une
nécessité, sachant que son émission est une "éventualité
qui ne saurait être exclue étant donnée la légèreté
de l'unité monétaire actuelle". Le 27 décembre
1958, le nouveau franc est créé. Afin de ne pas désorienter
le public, les billets ne sont pas changés, mais simplement surchargés
en rouge avec la nouvelle unité monétaire. Puis, un décret
du 9 novembre 1962, indique qu'à partir du 1er janvier 1963, "la
dénomination de Franc, doit remplacer celle de Nouveau Franc".
La Banque de France se trouve donc, dans l'obligation de préparer
de nouvelles coupures en "Francs". On voit donc successivement,
l'émission du 50 F Racine, du 10 F Voltaire, du 100 F Corneille,
du 5 F Pasteur, mais pas de remplaçant pour le 500 NF Molière!
Des évènements historiques ont modifié les projets
de la Banque. La signature en 1957 des traités du Marché commun
et de l'Euratom accélère la collaboration entre les principaux
pays européens, déjà entamée avec la création
de la Communauté Européenne du Charbon et de l'Acier en 1951.
Répondant à l'invitation du Chancelier Adenauer, le général
de Gaulle effectue une visite officielle en Allemagne au mois d'août
1962. Ce voyage triomphal aboutit à la signature d'un traité
d'amitié Franco-Allemand, le 22 Janvier 1963. Ces événements,
d'une portée historique certaine, auront pourtant des conséquences
inattendues. Il faut savoir que l'émission d'un nouveau billet de
Banque est un acte politique d'une grande importance. Le choix du "Père
la Victoire", est jugé diplomatiquement inopportun
(4), dans cette période de réconciliation, et la
coupure n'est pas émise (5). C'est sans
doute pourquoi le 500 NF Molière, billet pourtant libellé
en Nouveaux Francs, perdurera jusqu'en ... 1970 !
La Banque garde néanmoins le projet en réserve et le réétudie
régulièrement. Des épreuves gravées par Marliat
(R°) et Renaud (V°) avec une taille-douce de Piel sont imprimées.
Au recto, le cartouche contenant la date est rétréci car seule
l'année y figure désormais. Vers 1980, le verso est redessiné
par Pierrette Lambert, qui apporte quelques modifications mineures, notamment
sur les frises, et gravé par Henri Renaud. Puis, de nouveau, une
évolution du billet est opérée avec l'adjonction d'un
nouveau cartouche contenant deux points en taille-douce pour aider les mal-voyants.
La gravure du recto est l'uvre de Jacques Jubert et la taille-douce
de Claude Durrens. Cette ultime version est imprimée en offset sec.
Il est à nouveau prêt à sortir... mais connaît
finalement un sort identique : le "Tigre" reste en cage.
En effet, la création, à la même époque du Système
Monétaire Européen, va annihiler tout espoir de voir figurer
sur un billet de banque une personnalité symbolisant une victoire
militaire. D'après un article de journal, Valéry Giscard d'Estaing
(6) aurait confirmé cette décision
en mettant "son veto pour ne pas froisser Helmut Schmidt".
Le 23 juin 1989, un spécimen, daté de 1982, est donné
au musée Clemenceau par le gouverneur de la Banque de France. Il
représente au recto, le président du Conseil dans son cabinet
de travail de la rue Franklin à Paris. On découvre ainsi pour
la première fois sur un billet, un intérieur parisien, avec
son célèbre bureau en U, et les divers meubles, objets et
livres du grand homme d'État.
Au verso, un portrait à l'identique placé devant le perchoir
de l'Assemblée Nationale rappelle l'extraordinaire éloquence
de ce Républicain convaincu. A gauche de son visage, Athéna
(7), la déesse grecque de la Sagesse,
symbolise, à la fois son attachement à la culture hellénique
(8), et en tant que déesse guerrière,
son action comme président du Conseil et ministre de la Guerre en
1917-1918. A droite, les livres, le papier, la plume et l'encrier, rappellent
ses talents d'écrivain (9).
Cette vignette, commencée en 1956, aura eu un temps de conception
de près de 26 ans. Les différentes étapes de sa réalisation
nous sont mal connues car peu de documents existent ou sont consultables.
Des études complémentaires et des essais différents
ont sûrement été tentés. La modestie étant
la compagne d'un chercheur, de nouvelles révélations sont
toujours possibles.
Néanmoins, ce billet de réserve, inconnu des ouvrages spécialisés,
par son aspect novateur et attractif, restera dans l'histoire fiduciaire
comme l'un des chefs-d'uvres de l'école française du
billet.
Alain Dailly - Pascal Greze
Article paru dans la revue Numismatique & Change N°334 de janvier 2003.