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Le retrait-surprise du 5000 F en 1948
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Frédéric Droulers, le 15/08/2005

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Les Français qui, mal éveillés au petit matin du jeudi 29 janvier 1948 quand tournant le bouton de leurs gros postes à lampes un peu grésillards, le furent tout à fait en entendant la voix faussement enjouée du speaker leur annoncer la grande nouvelle du jour : le 5000 F dit « Union Française » n’avait plus cours ! Banques et bureaux de poste étaient fermés !

1 - La nouvelle de la mise hors-cours

La nouvelle de l’opération décidée dans le plus grand secret par le ministre des Finances René Mayer(1), leur rappela les mauvais souvenirs, malgré l’euphorie de la récente fin de la guerre en Europe, de la démonétisation massive et brutale de juin 1945 (2). Ils ne savaient pas que même la Banque de France (!) d’après notre spécialiste bien connu Claude Fayette, n’avait été mise dans la confidence de l’arrêté ministériel devant être pris dans la nuit en comité restreint et que les typos du Journal Officiel avait été assignés, téléphone coupé, dans leurs locaux jusqu’à sa distribution dans les kiosques et administrations...

Dès l’aube et comme le montrent les photos d’époque que nous avons pu nous procurer (3), la Banque de France, les banques et les bureaux de poste interdits d’accès (4) étaient placés sous la surveillance des gardes mobiles et de la police urbaine. Place de la Bourse, des troubles qui ne tardent pas à se produire rappellent ceux qui eurent lieu, en plus dramatique, rue Quinquampoix et rue Vivienne sous John Law... Des trafiquants et agioteurs de tout poil (5) tentaient de vendre ou d’acheter avec une forte décote le 5000F... (6). Pendant que, un peu plus tard dans la journée, les badauds s’attroupaient autour des kiosques à l’affût des informations des journaux « du soir » que ceux du matin n’avaient pu leur fournir.

Au petit matin du 30, la loi de retrait était adoptée par la Chambre par 308 voix contre 288, dont les communistes ! L’art. 5 punissait toute transaction sur le 5 000 F de 6 mois à 5 ans d’emprisonnement ou de 100 à 100.000 F d’amende. Très astucieusement, les modalités de l’échange n’étaient pas précisées (renvoyées à un arrêté ultérieur) afin de ne pas susciter la méfiance des gros déposants... Il fallut attendre un décret et un arrêté parus au J.O. du 31 janvier pour que soient connues les seules modalités de dépôt : la date-limite était le jour même pour les intermédiaires financiers (notaires, agents de change, etc.), au 3 février pour les autres porteurs. En réalité et bien que les guichets soient restés ouverts le dimanche, l’opération de dépôt pour les particuliers (7) et les sociétés ne débutera que le lundi et sera prolongée jusqu’au 5 février à midi dans une certaine pagaille. L’échange immédiat pour les seuls petits porteurs, contingenté à 2 billets seulement par foyer, ainsi que dévoilé le 5 au soir seulement, ne devant débuter que le 6.




1- La Banque de France à Paris est gardée.

2- La foule devant les grilles fermées de la Bourse.

3- Les Parisiens apprennent par les journaux du soir le retrait des billets de 5000F.

4- Les porteurs de billets de 5 000 F « font queue » devant les portes fermées des banques et des trafiquants se livrent à des tractations illégales.

 

2 - Que représentait le billet de 5000 F en 1948

Pour le ridiculement faible nombre de billetophiles de l’époque ou d’esthètes ouverts aux arts graphiques dits « mineurs », le « 5000 F 1942 » suivant la sèche terminologie officielle était (et reste encore sur le podium) le plus beau billet français et donc du monde. Cette composition de Clément Serveau (1886-1972) parmi d’autres où il rivalisera avec lui-même allie en effet la perfection de la composition avec une savante distribution de couleurs et de lumières vives et franches. Certes s’y exprime encore le mythe ouvertement colonial d’une France maternelle et universelle : son allégorie, une très belle jeune femme coiffée à la mode de 1939, regarde ses enfants droit dans les yeux et avec une souveraine gravité, pendant que les trois indigènes placés à au moins une demi-tête au-dessous d’elle, fixent avec une certaine mélancolie eux aussi, un point indéterminé de l’horizon vers la gauche.


A la porte de la banque cette jeune femme vérifie son compte (06-02-1948)

Mais pour l’énorme majorité des gens, le 5000 F représentait surtout une somme considérable que beaucoup n’avaient jamais l’occasion de posséder.

L’INSEE publie chaque année l’indicateur du taux d’inflation du Franc de 1901 à nos jours (voir N&C, octobre 2000, p. 39) d’où l’on tire un « pouvoir d’achat du franc comparé » au fil des années : il est à notre avis très théorique et peu conforme à la réalité en ce qui concerne les salariés et titulaires de revenus modestes. Ainsi le Franc de fin 1947 (le plus proche de celui de janvier 1948) qui vaudrait 28,4 centimes de 1999 nous donnerait pour 5000 F l’équivalent actuel de 1420 F seulement.

Or le SMIG ne devant être créé que le 11 février 1950, on pouvait relever alors des salaires de manœuvres, d’ouvriers agricoles, de jeunes ouvrières et employées n’excédant pas 8000 F par mois (8). Le salaire ouvrier moyen étant au 1er janvier 1948 de 16790 F par mois selon l’INSEE. En août 1949 encore, le maçon Giuseppe Corrias, l’inventeur du fameux trésor de Valenciennes, ne gagnait durement, que 9000 F par mois aux semaines de 40 heures alors que la hausse des prix était galopante depuis 1948 (+ 58 % cette année-là). Or encore le SMIC est passé le 1er juillet 2000 à 7102 F par mois avec semaines de 35 heures, salaire du bas de l’échelle pour lequel les employeurs ne trouvent guère de candidats malgré 2 millions de chômeurs. Par conséquent, on serait plus proche de la réalité en considérant que les 5000 F de 1948 représentaient en pouvoir d’achat, non pas 1420 F de 1999, mais au prorata et ramenés aux 40 heures plutôt 3923 F actuels pour un salaire ouvrier moyen et même 8116 F pour un smicard !

On observe d’ailleurs au tableau A ci-dessous que 45 % des déposants, c’est-àdire en gros des familles, ne purent apporter qu’un ou deux billets, 50,6 % jusqu’à 3 billets (9). Inversement seuls 3000 déposants en chiffres ronds, des entreprises certainement plutôt que des individus légitimement fortunés, purent déposer plus de 200 billets.


* Sur ce total, 2,4 millions seulement ont fait l’objet d’un échange immédiat.

3 - Les raisons du retrait

Dans l’esprit de tout un chacun le 5 000 F a été rappelé afin de combattre le marché noir : cela est vrai et il représentait depuis le début de l’Occupation déjà un véritable fléau social et économique.

Certes le pays tout entier avait accompli, avec l’aide du Plan Marshall depuis 1947, un gigantesque effort de reconstruction des usines, ponts et voies de communication mais des goulots d’étranglement subsistaient, matériels et financiers. Le résultat était la persistance des tickets d’alimentation (qui ne disparaîtront qu’en 1949) et des marchés clandestins partout où sévissaient pénuries et contrôles excessifs comme celui de l’or et des devises.

Le 19 janvier 1948, le représentant français au FMI, Jean de Largentaye présente à Washington la requête du gouvernement : une dévaluation du franc de 44% contre dollar assortie de 3 cours distincts suivant la nature des transactions et qui pénaliseraient les importations de la zone dollar. Levée de bouclier américaine, on s’en doute, sur ce dernier point. Malgré des discussions acharnées avec le directeur général Camille Gutt, auteur de la radicale réforme monétaire belge, le Fonds reste intraitable.

Paris passe outre et le 25 janvier soit 4 jours avant l’annonce du retrait, le dollar passe de 119,10 F à 214,39 F (+ 80 % !) et la livre de 480,30 à 864,6 F (10). Soit une dévaluation de 44,44 % face à ces deux devises. En représailles, la France est déclarée « unelegible » (en anglais) aux prêts du FMI et le restera jusqu’en 1956... Naturellement, Largentaye n’avait soufflé mot du retrait envisagé qui fut effectué afin de compléter le dispositif d’assainissement de la circulation monétaire (11).

Mayer croit bien faire de rassurer les épargnants en rétablissant le 4 février, suite au Conseil du 30 janvier et à la loi du 2 février, la libre transaction interne des devises et la libre cotation des lingots de 1 et 12 kg et des pièces d’or boursières. Mais faute de l’assortir d’une forte taxe à l’achat, ce sera une erreur funeste pour l’économie française, une partie importante de l’épargne étant stérilisée dans un bas de laine de 2000 puis 3000 tonnes d’or.
Le ministre des Finances arrive à l’Élysée pour le Conseil des ministres au cours duquel le remboursement des billets de 5 000 F doit être défini.

 

4 - Les chiffres des 5 000 F échangés et des billets non présentés enfin révélés

La manie du secret chez le gouvernement et l’Administration est restée un travers bien français, très regrettable pour une nation dite... des Lumières et qui se targue d’être à la pointe de la Démocratie. Cette opacité de l’information (12) qui étonne et heurte les chercheurs et médias étrangers et qui, longtemps, n’eut rien à envier à celle régnant dans les États totalitaires, nous gêne plus encore nous Français, curieux des réalités les plus intéressantes... Le manque de transparence est d’autant plus contestable s’agissant des faits relevant de notre histoire, ici, monétaire. La loi de 1979 sur la communication des archives n’a fait que codifier des obstacles temporels beaucoup trop contraignants à notre époque de l’information instantanée et mondialisée : délais de 30, 60, 90 et 120 ans (!) imposés suivant la nature des documents, au motif de protéger la vie privée et les intérêts des administrations ou ceux de leurs agents.


Les Parisiens se présentent nombreux aux guichets pour se soumettre aux formalités de dépôt des coupures de 5000 francs. (03-02-1948)
Dans ces conditions, nous ne pouvons que rendre hommage au ministère des Finances d’avoir changé même tardivement d’état d’esprit en mettant à la disposition des chercheurs sérieux, ses archives tout au moins dans les délais légaux. Ce n’est malheureusement pas le cas de la Banque de France, certes établissement privé mais d’intérêt national où jusque récemment du moins, les archives d’après 1900 entreposées en banlieue ouest et sans budget d’exploitation publique restaient quasiment inaccessibles. Bien qu’elle n’ait pas encore levé le secret sur certains chiffres (13), c’est Claude Fayette que nous félicitons ici d’avoir pu obtenir grâce à ses nombreuses et bien placées « entrées » à la Banque un nombre important d’informations inédites en vue de sa dernière édition 2000.

Voici donc les détails et les chiffres de Bercy (14) dont le manque devenait lancinant : si l’on connaissait le montant des billets de 5000 F en circulation au 31 décembre 1947 : 354,8 milliards soit 70,96 millions de billets, celui de l’encaisse reste inconnue comme étaient secrets les 2 chiffres essentiels au jour J, d’autant que la publication des situations hebdomadaires de la Banque sera interrompue du 28 janvier au 4 mars.

En janvier jusqu’au 29, il est émis 4,3 millions de nouveaux billets soit 17,2 alphabets de 25000 coupures chacun pendant que sont annulés ou détruits 475.000 abîmés. Le solde net, 3.825.000 billets est donc à ajouter au stock existant théorique d’alors.

Sur ce montant, ainsi que nous l’apprend l’état joint en annexe à la lettre du gouverneur Monick du 8 novembre 1948 adressée au président du Conseil Queuille, reproduite ci-dessous, 64.179.730 billets étaient en circulation au matin du 29 janvier et 34.942.000 en caisse au 31 soit 99.121.730 billets d’une valeur de 495,6 milliards.


Lettre du 8 novembre 1948, du gouverneur Monick au président du Conseil Queuille.

Au 12 février, alors qu’était forclose la période d’échange (15), 64.787.000 billets figuraient chez les trésoriers-payeurs et 23.228.000 seulement dans les banques et caisses publiques soit 88.015.000 au total, chiffre arrondi mais suffisamment précis. Le bilan quasi définitif comme on va le voir était de 58.007.799 billets déposés (soit 290.038.995.000 F) par 8.774.331 déposants (16).

Ensuite comme le montre le tableau B ci-dessous, l’Administration fut à ce point intraitable qu’elle n’accepta jusqu’à début 1949 que 740 billets sur les 1355 seulement sur lesquels elle accepta de statuer en faveur des cas particuliers. Mais combien de travailleurs saisonniers étrangers, de voyageurs et marins au long cours, de malades et vieillards isolés, de modestes héritiers, sans parler des banques centrales et des banques privées étrangères, ne furent-ils pas lésés ? (17)

 
(1) Occupants d’un sanatorium de Mulhouse.
(2) Équipage du pétrolier Lorraine.

Bref sur les 101.325.000 billets émis selon Claude Fayette et s’arrêtant à l’alphabet n°4053, 8.374.401 ne revinrent pas, volontairement ou non (18), soit plus de 8,26 %. Chiffre à la fois assez faible à l’échelle monétaire et considérable à l’échelle numismatique.

 

Frédéric Droulers

Article paru dans la revue Numismatique & Change N°311

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